« Non datée » [source : BnF, Mss, NAF 16322, f. 259-260-139-140], transcr. Jeanne Stranart, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.5851, page consultée le 02 mai 2026.
Samedi matin
[15 février 1834 ?]
Il est une heure moins ¼, je suis alléea à votre imprimerie aux nos 16 et 191, on ne vous y avait pas vu. Je suis allée chez vous, vous n’étiez
pas rentré – Je vous ai écrit un mot – Je vous ai attendu – Enfin, je suis
revenueb chez moi, espérant vous y
trouver. Vous n’y étiez même pas venu. Je vous remercie – de m’avoir fait jouer
inutilement le rôle d’un chien –
Vous m’aviez cependant dit que vous alliez à
l’imprimerie, que vous iriez chez vous peut-être – mais bien sûr chez moi –
Vous
avez bien vite oubliéc vos promesses
– et vous faites bien peu de cas de mon amour – Si à l’heure où je vous écris vous
pouviez me voir dans vos songes, vous seriez épouvanté, tout indifférent que vous
êtes
– du mal que me font votre injustice et vos mépris –
Il est bien évident que vous
ne m’aimez plus – et que vous ne tenez à moi que par la crainte de causer un grand
malheur en vous éloignant. Il est bien triste que ce soit le seul sentiment qui vous
attache à moi – et je ne dois pas souffrir un dévouement inutile et humiliant –
Je vous rends votre liberté – Dès ce moment, vous êtes dégagé envers moi de toute
responsabilité, quoique mon cœur soit déchiré, quoiqu’il y aitd au fond de mon âme plus d’amour qu’elle
n’en peut contenir – quoique mes yeux en vous écrivant laissente couler des pleurs bien amersf – je n’en aurai pas moins l’énergie nécessaire pour supporter ma
vie telle qu’elle sera, sans bonheur et sans amour –
Vous avez été bien cruel
envers moi – Je vous pardonne – Pardonnez-moi aussi mes emportements. J’en suis bien
humiliée – et bien malheureuse – Je vous affirme sur tout ce que j’ai de plus cher
et
de plus sacré, sur ma fille – que je ne comprends pas comment j’ai fait hier pour
faire une chose que je désavoue dans tous les temps et qui me semble le comble de
l’effronterie. Je vous jure que je n’ai jamais vu ces hommes – Enfin, je suis tout
à
fait innocente du crime de mes yeux. Je ne peux rien vous dire de plus. Vous m’avez
flétri le cœur – en me rappelant ma vie passée et au moment de vous écrire [La croix à la fin du f. 260 trouve son équivalent en tête
du f. 139, mal classé.] des paroles d’amour et de regret – à la possibilité
d’une réconciliation – je pense avec effroi que vous me soupçonnez encore injustement
– mon cœur s’effraie du mal que vous lui préparez, et ma plume s’arrête.
Adieu,
soyez plus tranquille et plus heureux que moi. N’oubliez pas que nous avons été, un
an
tout entier2, heureux de notre
seul amour.
Adieu, je suis plus qu’assez punie de mon prétendu crime d’hier.
Adieu, pensez à moi sans amertume.
Juliette
1 L’imprimeur de Victor Hugo était alors M. A. Éverat, considéré comme le plus grand imprimeur de Paris (Revue de Paris, 1834, tome VI). L’imprimerie était située au no 16, rue du Cadran à Paris. Cela explique peut-être l’indication de Juliette. En revanche, le no 19 reste à élucider.
2 Il semblerait que cette lettre ait été écrite une année après le début de la relation amoureuse de Victor Hugo et Juliette Drouet, ce qui nous fait dater la lettre du samedi 15 février 1834.
a « allé ».
b « revenu ».
c « oubliez ».
d « est ».
e « laisse ».
f « amères ».
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Juliette Drouet.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Victor Hugo.
elle est pensionnaire à la Comédie-Française, engagée par faveur, mais n’y est jamais distribuée. Malgré de plaisantes excursions et villégiatures, l’inaction commence à lui peser, et les disputes alternent avec les réconciliations
- 15 janvierÉtude sur Mirabeau.
- 19 marsLittérature et philosophie mêlées.
- 1er avrilElle est engagée à la Comédie-Française, mais n’y jouera jamais.
- 14 maiPromenade sur la butte Montmartre.
- 2 juilletHugo lui offre un médaillon le représentant « sur fond de Notre-Dame de Reims ».
- 3 juilletExcursion à Jouy-en-Josas.
- 6 juilletClaude Gueux.
- 17 juilletIls vont à Notre-Dame de Paris.
- 20 juilletElle déménage du 35 bis, rue de l’Échiquier pour le 4 bis, rue de Paradis.
- 22-26 juilletVoyage avec Hugo à Saint-Germain, Meulan, Rolleboise, Louviers, Évreux, Pacy-sur-Eure, Poissy.
- 2 aoûtSuite à une violente dispute, Juliette Drouet fuit en Bretagne avec sa fille Claire chez sa sœur, à Brest.
- 8 août-1er septembreHugo l’y rejoint pour la ramener à Paris. Voyage à Brest et sur les bords de la Loire.
- 1er septembreHugo installe Juliette et Claire dans une petite maison dans le hameau des Metz près de Jouy-en-Josas, dans la vallée de la Bièvre.
- À partir du 3 septembreHugo séjourne chez Bertin aîné aux Roches, près de Biévres, avec sa femme et ses enfants.
- OctobreJuliette Drouet emménage au 50, rue des Tournelles.
